À propos
Je suis le capitaine Achab, pourtant je ne suis pas un vieil homme, je ne vis pas au XIXe siècle, je ne pêche pas le cachalot, je ne suis pas unijambiste et je ne dors pas dans un hamac, pourtant les tourments d’Achab sont les miens. Melville décrit au mieux l’agitation de l’écrivain, des créateurs et autres chercheurs poursuivis la nuit par les préoccupations du jour. Cette impression de possession qui vous tient, qui vous empêche de vivre, mais qui est surtout principe de vie. Pas de pensées sans tourment, sans réflexion, sans obsession.
“Souvent la nuit, lorsque, chassé de son hamac par des rêves épuisants aux couleurs trop vives, qui prolongeaient ses ardentes pensées de la journée et les emportaient, tourbillonnantes, dans son cerveau embrasé en un tel tumulte d’émotions que les palpitations mêmes de son coeur lui devenaient une angoisse insupportable, et que, comme cela se produisait parfois, ces affres de l’esprit soulevaient tout son être de son socle, ouvrant en lui un gouffre d’où jaillissaient des flammes bifurquées et des éclairs, et d’où d’abominables démons lui faisaient signe de le rejoindre - lorsque cet enfer intime s’ouvrait sous lui, un cri horrible retentissait à travers le navire et Achab, le regard flamboyant, se précipitait hors de sa chambre comme s’il s’échappait d’un lit en feu. Ces supplices pourtant, étaient moins les symptômes irrépressibles d’une secrète faiblesse ou de l’effroi que lui inspirait sa propre détermination, que les signes les plus évidents de l’intensité de cette dernière. Car à de pareil moments, Achab l’insensé, le rusé, l’obstiné, l’inlassable chasseur du cachalot blanc - cet Achab qui était allé s’allonger dans son hamac n’était pas l’agent qui le faisait quitter brusquement sa couchette dans l’épouvante. Non, l’agent en question était l’éternel principe de vie en lui, l’âme qui dissociée dans le sommeil, pour un temps, de la faculté intellectuelle dont elle était à d’autres moments un véhicule ou un moyen externe, cherchait spontanément à fuir le voisinage brulant de la manie furieuse qui lui était devenue momentanément étrangère. Mais comme l’entendement n’existe que dans une union avec l’âme, on peut imaginer que, dans le cas présent, Achab, ayant mis toutes ses pensées et ses rêves au service de son unique et impérieux dessein, celui-ci, mû par la seule force de sa volonté, finit par s’imposer aux dieux et aux démons comme une sorte d’entité indépendante, née d’elle-même. Mieux: il pouvait vivre et brûler d’une flamme sinistre, tandis que la vitalité ordinaire à laquelle il était associé s’éloignait, horrifiée, de cette naissance spontanée sans géniteur connu. De sorte que l’esprit tourmenté qui se montrait dans le regard effaré d’Achab lorsque celui-ci, ou plutôt son apparence, se ruait hors de sa chambre n’était alors qu’une chose vide, certes, mais qui n’avait nul objet à colorer, et donc un néant. Dieu te garde, vieil homme tes pensées ont engendré une créature en toi; et celui dont les intenses ruminations ont fait un Prométhée - celui-là, un vautour à jamais se nourrit de son coeur; un vautour: la créature même qu’il crée.” (…)
Extrait de Moby-Dick d’Herman MELVILLE. Bibliothèque de la Pléiade, Traduction de Philippe JAWORSKI, Gallimard, 2006, Chapitre XLIV, p. 230-231.
“Often, when forced from his hammock by exhausting and intolerably vivid dreams of the night, which, resuming his own intense thoughts through the day, carried them on amid a clashing of phrensies, and whirled them round and round in his blazing brain, till the very throbbing of his life-spot became insufferable anguish; and when, as was sometimes the case, these spirituals throes in him heaved his being up from its base and a chasm seem opening in him, from which forked flames and lightnings shot up, and accursed fiends beckoned him to leap down among them; when this hell in himself yawned beneath him, a wild cry would be heard through the ship; and with glaring eyes Ahab would burst from his state room, as though escaping from a bed that was on fire.” (…)
Norton Critical edition, W.W. Norton & Company, New-York, Londres, 2002, p.169.