Messiaen, Ferneyhough, Debussy, Varèse à Pleyel 18 novembre 2006

19-11-2006. Par Patrick

La pièce de Debussy jouée à Pleyel aujourd’hui est une orchestration réalisée par Hans Zender de cinq préludes tirés du cycle des préludes pour piano. Le travail de Zender amène plusieurs réflexions sur justement la transcription ou l’arrangement, le travail sur un matériau fini, qui n’est plus en devenir. D’abord, Debussy a écrit son cycle des préludes pour piano seul. Même s’il envisageait de prendre ce matériau pour écrire des pièces de plus grande envergure (des préludes à …), il n’a pas laissé d’esquisses ou de traces de ce travail en devenir. Debussy reconnaissait aussi le caractère intimiste des préludes qui, pour certains d’entre eux, ne devraient être joués qu’ “entre quatre yeux” (Wolfgang Fink). Zender se risque à orchestrer ce qui constitue déjà à mon sens un tout auto-suffisant. Il ne se permet aucune modification formelle à la partition originale et travaille uniquement sur la couleur donnée par un ensemble instrumental plus vaste. Résultat: au-delà d’un exercice probablement bien mené, académique, Zender n’apporte rien de plus que ce que déjà à lui seul un prélude joué au piano peut donner, suggérer et amener à rêver. Je dirais même qu’il retire la dimension clairement poétique et parfaite de la composition originale. Son travail n’est pas celui, fascinant et réussi, que Luciano Bério a fait en s’emparant de morceaux inachevés pour y incruster et marier ses propres compositions (Rendering par exemple sur Schubert).
Il ne s’apparente pas non plus à l’oeuvre en développement permanent (”work in progress”) qui est la marque de Pierre Boulez par exemple. Mais il est vrai que les compositeurs ont transcrits de tout temps des oeuvres de leurs prédecesseurs. Cependant leur but ultime, souvent conscient, parfois inconscient, était d’en faire finalement presque une de leurs compositions propres tant le résultat s’apparentait plus à leur style qu’à celui du compositeur de départ. C’est ce que Zender n’a pas réussi. On pourrait étendre ces remarques à d’autres domaines dans l’art, mais la réflexion nous mènerait trop loin pour un simple billet ici. Pour prolonger, lire Peter Szendy qui développe les thèmes de l’arrangement et de la traduction dans Ecoute. Une histoire de nos oreilles. Ed. de Minuit, 2001. Chapitre Ecrire ses écoutes: arrangement, traduction, critique.


Le Südwestrundfunk Sinfonieorchester Baden-Baden & Freiburg (SWR) dirigé par Sylvain Cambreling proposait évidemment d’autres pièces beaucoup plus intéressantes à Pleyel aujourd’hui. Entrée en matière avec la Chronochromie (1960) de Messiaen qui laisse entendre la bonne acoustique de la nouvelle salle quand les percussions vibrantes et métalliques rentrent en action ou quand les cordes forment avant la conclusion l’entrelacs joyeux et radieux qui rappelle le réveil des oiseaux au petit matin. Messiaen a toujours imprégné son oeuvre de chants d’oiseaux ou de sonorités naturelles qu’il prenait plaisir à transcrire dans ses carnets de notes pendant ses promenades. C’est le SWR qui avait créé cette oeuvre en 1960.

Brian Ferneyhough est un compositeur anglais dont l’oeuvre est marqué par une attention particulière à la complexité de la structure et de l’écriture de ses partitions. La densité des voix notamment dans les pièces pour quatuor en fait une oeuvre originale, riche et parfois difficile d’accès. Ferneyhough présentait une création commanditée par le SWR et Radio-France, Plötzlichkeit, ou “soudaineté”. Ensemble de petites pièces constituant le tout autour d’éclats soudains et de silences. Des voix de femmes sans texte particulier se fondent dans l’orchestre. Pas de transformation progressive, graduelle, plutôt des passages en saut, du type de ces discontinuités qu’on retrouve en mathématique ou dans certaines théories de l’évolution. Plötzlichkeit nécessite certainement une deuxième écoute pour en apprécier toute la richesse sonore.

Enfin Arcana d’Edgar Varèse. Encore une fois, Varèse réussit à faire résonner les fondements chtoniens en nous. La puissance qui se dégage de l’orchestre irrigue nos centres vitaux et nous fait participer à une sorte de rituel, d’expérience quasi-mystique qui veut faire sentir les forces à l’oeuvre dans l’univers qui nous entourent. Dissonances, fanfares, percussions et cuivres (des tubas) autour de thèmes qui se répètent. Varèse termine paradoxalement Arcana autour d’une note tenue par les violons, brillante, en tension qui semble ne pas clôturer mais plutôt porter notre regard vers d’autres espaces possibles. Varèse s’est aussi inspiré des travaux de Paracelse, chimiste et médecin expérimental du 15e siècle. Il faut écouter Varèse qui a suivi son chemin avec obstination et détermination, certain que sa musique continuerait à interroger et bousculer nos habitudes.

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