Une nouvelle inédite de Marie Ferran, L’ordinateur

20-11-2006. Par Patrick

Marie Ferran vient de publier un premier roman aux Editions du Seuil dont le titre est Terrasse, qu’on peut par exemple trouver sur Amazon.fr ici. Nous conseillons vivement la lecture de ce roman. Le héros, un homme, la quarantaine, cherche à combler le vide laissé par un drame familial. Il part, fait des rencontres, s’immerge dans de nouvelles activités sans trouver forcément une issue. Il porte les angoisses, le désarroi et les questions de sa génération. Le roman est aussi un voyage dans les paysages et les villes de notre époque.
Aujourd’hui Marie Ferran nous fait le plaisir de proposer une courte nouvelle inédite appelée L’ordinateur. La voici.

L’ordinateur

Cela faisait une semaine qu’il était enterré. Je me retrouvais seule dans l’appartement. Les enfants étaient partis chez des amis, ils s’étaient montrés très pressés de partir. Je ne cessais de pleurer. Les anxiolytiques n’arrivaient pas à m’anesthésier.

Vivre sans lui. Lui, qui s’occupait de tout. Les moindres détails de la vie pratique, tout était organisé, même les derniers jours que je venais de vivre, le déroulement des funérailles. Il avait choisi son cercueil, le type de cérémonie, et préparé la liste des invités. Tout était payé d’avance, je n’avais dû me soucier de rien. J’avais vécu ces derniers jours dans la brume, toute à ma douleur, spectatrice impuissante de sa mort. La succession était établie. Nous nous retrouvions tous les trois avec de l’argent et plusieurs propriétés. La même personne continuerait à gérer notre fortune.

Cela faisait vingt ans que je partageais sa vie, que je dormais dans ses bras, dans ses draps, que toutes les journées étaient organisées en fonction de son emploi du temps réglé comme une montre suisse. Il avait souvent besoin d’être seul. Moi, j’aurais pu passer toutes les secondes du jour et de la nuit en sa compagnie. Lui partait régulièrement à la campagne, pour faire de longues marches solitaires ou encore bricoler, réparer quelque chose dans la maison. Il s’isolait pour lire. Quand il était à côté de moi, je ne pouvais m’empêcher de lui parler, oubliant qu’il était occupé. À la maison, il s’enfermait tous les jours dans son bureau, pour diriger ses affaires, s’occuper de l’administration, passer des appels téléphoniques et relever son courrier électronique. C’est là aussi qu’il aimait à fumer le cigare. Les enfants ne pénétraient jamais dans cette pièce, et moi non plus. Seule, la femme de ménage pouvait y entrer une fois par semaine à l’heure du déjeuner.

Maintenant qu’il n’était plus là, c’est dans ce bureau que j’avais envie de rester pour essayer de capter les parcelles de son existence qui s’y seraient peut-être tapies. En ouvrant la porte, pour la première fois sans frapper, je me sentis mal à l’aise. Je n’avais jamais regardé ce que contenaient les placards et les bibliothèques du bureau. Les boîtes d’archives, toutes les mêmes, couleur papier kraft, étaient parfaitement rangées, numérotées, étiquetées.

J’ai ainsi passé plusieurs jours dans son bureau, le malaise persistait. Les classeurs dénommés « administration » contenaient effectivement factures, relevés de banques et autres documents sans intérêt pour moi. Dans « documents personnels », des photos de lui enfant, de lui écolier, de lui en uniforme pendant son service militaire.Il avait quinze ans de plus que moi et avait vécu presque trente ans seul avant notre rencontre. Il y avait toute une partie de sa vie qui m’avait complètement échappé. Je savais qu’il avait connu beaucoup de femmes, mais n’avait vécu avec aucune, j’étais donc la seule, l’unique, celle avec laquelle il avait décidé d’avoir des enfants. Il était très séducteur et me rendait souvent jalouse. Il regardait les femmes d’une manière qui me dérangeait, il les déshabillait du regard et continuait de le faire jusqu’à sa mort. En dehors de ces regards obliques, il avait été un mari et un père charmant, très attentionné, s’occupant beaucoup des enfants, quoiqu’un peu sévère. Je pense pouvoir dire que nous avons toujours été bien ensemble, qu’il était heureux de vivre une vie de couple et de père.

Parmi les photographies, il y avait surtout des inconnus, des amis que je n’avais jamais rencontrés et aussi des photographies de jolies filles, certaines dédicacées. J’avais rencontré quelques-unes de ses ex plus âgées que moi et heureusement mariées, je n’avais pas eu trop à m’en méfier. Certaines d’entre elles aimaient à me rappeler de façon peu délicate qu’elles l’avaient « connu » avant moi. Je pense qu’elles étaient toutes jalouses de moi qui lui avais donné des enfants, personne n’avait réussi à s’en faire aimer longtemps.

Il avait aussi gardé et archivé les anciennes lettres de ses amies. J’ai commencé à les lire, mais j’ai vite arrêté l’exercice. Ces lettres ne me regardaient pas, je me suis sentie indiscrète et puis j’ai ressenti une vive jalousie, pas utile dans la situation actuelle. J’ai lu les lettres que lui envoyait sa mère, celles de son père. Cette lecture-là fut très bouleversante, très touchante et me rapprocha de lui, car je n’avais pas eu la chance de connaître ses parents. Les tiroirs de son bureau contenaient toutes sortes d’objets désormais inutiles : son stylo, une pipe, une vieille agrafeuse, un faire-part de décès d’un jeune garçon qui datait de plus de quarante ans. Les tiroirs étaient déjà presque vides, il avait préparé son départ, je n’avais rien à jeter.

Sur le bureau, il y avait son ordinateur portable, dont il se servait chaque jour. Je savais qu’il écrivait des critiques de films, des réflexions sur divers sujets, peut-être avait-il un ou plusieurs romans en préparation ? Il en avait souvent parlé. J’ai ouvert et allumé son ordinateur, mais celui-ci me demandait un mot de passe que j’ignorai, cette contrariété m’a fait fondre en larmes. Les larmes ont cédé à la colère. Comment lui, qui prévoyait tout, n’avait-il pas pensé à me donner son mot de passe ? J’en ai essayé plusieurs, sans succès, puis une fois calmée, j’ai appelé mon fils qui avait des amis doués en informatique, pour savoir si quelqu’un était capable de me rendre l’accès au contenu de cette machine. Le lendemain, un beau blond légèrement boutonneux avec les cheveux dans la figure et le regard fuyant sonna à la porte et me déverrouilla l’ordinateur en une demi-heure et pour cent euros. Je trouvais ce que je cherchais, ses textes et ses critiques. Je commençais à les imprimer les uns après les autres afin de les lire plus tard et aussi de les donner aux enfants. Il y avait un dossier intitulé « Nouvelle Éloise » dont le contenu était tellement pornographique que j’ai été incapable de le lire et encore moins d’imaginer que mon mari puisse en être l’auteur. L’héroïne était embarquée dans différentes aventures, mais avait l’air d’y prendre un grand plaisir, comme Justine. Cette nouvelle avait quinze ans d’âge, époque où nos enfants étaient petits, où j’étais moins disponible. Je n’aurai jamais imaginé que mon mari avait de tels fantasmes, qu’il puisse écrire de telles choses. Troublée, je décidais de ne pas imprimer ce texte-là et d’en oublier la lecture.

Je regrettais un peu de m’être aventurée dans l’intimité de Marc. Quand d’autres dossiers attirèrent mon attention, intitulés « personnel » et classés par dates. J’ai hésité une seconde puis j’ai ouvert le dossier le plus récent constitué de centaines de courriers électroniques envoyés à Marc, le dernier daté de la veille de sa mort disait : « Désolé pour tout mon amour, je t’ai bien compliqué la vie, mais je t’aime toujours autant. Tu vas me manquer, là où tu vas, je ne pourrai plus t’écrire, mais ne t’oublierai jamais. Ton Marcel ».

Ma vision s’est brouillée, mon cœur s’est arrêté de battre. Un gouffre s’est ouvert sous mes pieds. Je ne connaissais pas de Marcel. Mon mari n’était plus là pour m’expliquer, pour en parler. J’ai voulu lire le premier courrier, et les réponses de Marc à ce Marcel pour mieux comprendre. Les premiers échanges dataient d’il y a quinze ans, époque de la conception de notre fils. En plus, Marc lui écrivait des choses qu’il ne m’a jamais écrites. Tous les jours des messages d’amour passionnés : « Quel bonheur de te connaître, quelle énergie tu me donnes, je t’aime tant, je ne me lasse pas de ton visage, de ton regard, j’ai envie de t’embrasser tout le corps, de faire gonfler ton sexe dans ma bouche, je t’embrasse fort. Marc».

Quinze ans de mensonges, de double vie et moi pendant tout ce temps aveugle, complètement aveugle et amoureuse. Et maintenant, vivre le reste de ma vie avec cette découverte, j’aurais été en paix avec mes souvenirs.
Il faut que je retrouve Marcel.

Une nouvelle inédite de Marie Ferran, auteur de Terrasse (Seuil, 2006)
Tous droits réservés 2006.

Français, culture, littérature. 3 Comments.

3 commentaires

  1. Sylvie Wabbes a répondu :

    Merci mes cheris, c’est super…
    Me rejouis de vous voir a noel et in the rush…
    Lots of love
    Sylvie

    28-11-2006 à 10:25 pm. Permalink.

  2. sasha a répondu :

    “Oeuvre de jeunesse qui préfigure le theme Ferranien de la perte de l’innocence”

    2-12-2006 à 9:52 pm. Permalink.

  3. Eric De Corte a répondu :

    Chère Marie,

    J’ai acquis l’ouvrage que tu as consacré avec beaucoup d’amour à ton père et y ai touvé, notamment, cette quête de la famille et du passé dans laquelle je trouve plus d’une similitude avec la mienne (pardonne-moi cette petite intrusion égocentrique). Maintenant, je fais connaissance avec ta bibliographie complète et tes centres d’intérêt variés, et constate que tu n’as pas chômé ! Permets-moi de te féliciter très sincèrement et d’intégrer “Terrasse” à mes prochaines lectures.
    Amitiés, Eric

    8-12-2006 à 5:01 pm. Permalink.

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