George Benjamin et le joueur de flûte de Hamelin, “Into the little hill”
Un opéra de chambre pour une contralto, une soprano et petit ensemble (Ensemble Modern sous la direction de Franck Ollu, excellent de rigueur) a été donné hier soir à l’Opéra Bastille. George Benjamin est le compositeur et Martin Crimp, dramaturge, l’auteur du livret ou plutôt d’un Text for music.
Le sujet est tiré de la légende du joueur de flûte de Hamelin, en Allemagne. Le joueur accepte d’aider le village à se débarrasser de rats qui l’envahissent en échange d’une récompense. Il joue de la flûte et les rats, hypnotisés, le suivent pour se jeter à l’eau et se noyer. Le joueur réclame alors sa récompense qui lui est refusée. Il attire alors par sa musique les enfants des citoyens de Hamelin dans une grotte de la colline qui se referme à jamais sur eux. Musique, enchantement, déni de promesse, étranger.
Dans le livret de l’opéra, c’est la foule qui demande au ministre de se débarrasser des rats s’il veut être réélu. L’étranger, un homme au visage lisse, sans yeux, sans bouche, sans oreilles, propose son aide en échange d’argent, que le ministre promet sur la tête de sa fille. Le village libéré des rats, le ministre est réinvesti. L’étranger vient demander son dû mais est éconduit par le ministre. L’étranger fait entendre à nouveau sa musique, les enfants disparaissent sous terre, vers une lumière aveuglante. Thème politique avec le refus d’honorer ses promesses, en s’appuyant sur une vision court-terme. Quelque part nous nous retrouvons dans un thème proche aussi du poème terrifiant de Goethe, le Roi des Aulnes (Erlkönig) où l’enfant sent un danger que son père ne comprend pas. Ces thèmes résonnent étrangement dans le contexte politique actuel.
Crimp a écrit un récit épuré sans pathos mais inquiétant qui va droit au but. Benjamin l’a mis en musique et a aussi réalisé un travail étonnant de sobriété, de force et de musicalité. Economie de moyens, section de cuivres présente (comme par exemple la clarinette basse dans des longs mouvements continus), timbres rehaussés par la présence de cet instrument magnifique, le cymbalum, les chanteuses évoluaient dans un décor dépouillé, au milieu des musiciens. La soprano, Anu Komsi,, peut-être plus convaincante que la contralto, Hillary Summers, même si cette dernière joue particulièrement de la noirceur des personnages qu’elle incarne. Le compositeur n’hésite pas à faire entendre toute sa maîtrise technique, notamment dans les mouvements intimes. Le spectacle dans son ensemble fait preuve d’une grande intelligence tant musicale que textuelle.
Au-delà de la référence à la légende de Hamelin, le livret peut aussi faire penser aux auteurs des années 30 qui ont pressenti la catastrophe noire (Ödön von Horvath avec Jeunesse sans dieu, Karl Kraus et sa troisième nuit de Walpurgis, Benjamin, Nizan et tous les autres). Il ne lève pas aussi le mystère qui entoure la musique enchanteresse à la fois des rats et des enfants. Sujet de réflexion à poursuivre.
Enfin, avant l’opéra, deux pièces de Benjamin ont été jouées. Viola, viola pour deux altos. Entrelacement parfait des voix, avec mouvement tempétueux et précis, suivi d’un calme relatif fait de cordes pincées et de coups d’archet. Deux beaux altistes, Gath Knox et Geneviève Strosser. Et une pièce Three miniatures pour violon solo, celui de Jagdish Mistry, qui commence par une berceuse, suivie d’un mouvement plus énergique pour terminer en pizzicato. Belle prestation des musiciens.
Un commentaire
- Marie a répondu :
L’opéra laisse une impression d’effroi persistante, la musique renforce le livret avec intelligence et finesse. Contente aussi du retour de Garth Knox, magnifique altiste.
Marie25-11-2006 à 5:41 pm. Permalink.