Coïncidences ou plutôt réceptivité aiguisée

19-12-2006. Par Patrick

Un petit livre m’a accroché le regard, à l’instar du sujet qu’il traite, la reconnaissance et le regard. Max Milner, Rembrandt à Emmaüs, paru cette année chez José Corti: cet éditeur précieux sait attirer l’oeil. La couverture reprend une reproduction d’un tableau de Rembrandt exposé au Musée Jacquemart-André à Paris. Le tableau a été peint en 1628 par le jeune Rembrandt, il est le premier d’une série de toiles, d’esquisses ou d’eaux-fortes que le peintre a consacrés tout au long de sa vie au thème des Pèlerins à Emmaüs. Ce thème est important dans la peinture et dans la symbolique chrétienne parce qu’il parle de la reconnaissance (établir le lien avec) qui ne se fait pas de prime abord (le Christ chemine après la résurrection avec les deux pèlerins qui ne le reconnaissent pas) et du regard. Petit à petit la lumière fait jour, le regard des pèlerins s’ouvre, la reconnaissance arrive avec la stupeur et l’adoration, pendant que Jésus disparaît. Comment faire pour rendre ce double mouvement, reconnaissance et révélation, en peinture. La mise en scène du premier tableau de 1628 est saisissante parce que assez éloignée des canons, qu’on retrouvera plus tard dans deux autres peintures de Rembrandt (une d’entre elles est peut-être de son atelier) qu’on peut voir au Louvre (1648 et 1660). Voir aussi le tableau du Véronèse sur le même thème dans le même musée.

Je parle de coïncidences parce qu’en allant voir les tableaux au Louvre, je suis tombé dans une salle sur le film de Samuel Beckett, Film, 1966 rarement projeté. Film suit un homme de dos, qui se retrouve dans une pièce délabrée; il ferme les rideaux déchiré pour ne pas être vu, il recouvre d’un drap le miroir, l’aquarium et la cage d’oiseaux, pour éviter le regard, le sien et celui des animaux. Soudain la caméra se plante devant lui, assoupi. Il se voit ou il voit, il porte un regard sur lui-même ou sur un autre (la caméra). Il s’évanouit de stupeur. La problématique du regard analysée par le livre de Milner à travers la peinture de Rembrandt et de la parabole des Pèlerins d’Emmaüs, aperçue dans un film rare à côté des tableaux, dans un musée qui place le regard au centre de son expérience, réceptivité aiguisée ou coïncidences ?

Photogramme tiré de Film par hidden side sur Flickr.

Français, culture, littérature. No Comments.

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