Poissons amarrés et poissons perdus

22-05-2007. Par Marie Ferran

Les droits de l’homme et les libertés du monde sont-ils autre chose que des poissons perdus? Et les idées et les opinions des hommes? Et, en eux, le principe de la croyance religieuse? Et les pensées des grands esprits sont-elles autre chose que poisson perdu pour les rhéteurs, maîtres de la contrebande verbale? Notre globe terrestre n’est-il pas lui-même un poisson perdu? Et toi, lecteur, qu’es-tu donc, sinon tout ensemble un poisson amarré et un poisson perdu?”

Extrait de Moby-Dick, d’Herman MELVILLE, traduction de Philippe JAWORSKI, Gallimard, La Pléiade, 2006, p. 438 (chap. LXXXIX, Poissons amarrés et poissons perdus)

Dans ce chapitre 89, Melville explique quelques lois et règlements en vigueur dans la pêche baleinière. En effet, une baleine peut avoir été touchée par un navire puis s’être échappée et finalement être capturée par un autre équipage. La carcasse peut aussi avoir été arrachée du flanc du navire à la suite d’un violent orage, elle peut avoir coulé et être remontée à la surface loin de l’équipage qui l’avait capturée. Il est donc d’usage de marquer la bête d’un pavillon. Tout le chapitre est consacré à la discussion de la loi, à savoir:
1. Un poisson amarré appartient à celui qui l’a amarré
2. Un poisson perdu appartient au premier qui l’attrape.
De ce problème concret et technique illustré par un exemple de jugement, Melville tire la conclusion générale citée plus haut qui clot ainsi le chapitre.

Fast-fish and Loose-Fish:

“What are the Rights of Man and the Liberties of the World but Loose-Fish? What all men’s minds and opinions but Loose-Fish? What is the principle of religious belief in them but a Loose-Fish? What to the ostentatious smuggling verbalists are the thoughts of thinkers but Loose-Fish? What is the great globe itself but a Loose-Fish? And what are you, reader, but a Loose-Fish and a Fast-Fish, too?”

W.W. Norton & Co, New-York, Londres, 2002, p. 310.

littérature. 2 Comments.

2 commentaires

  1. Eric DE CORTE a répondu :

    Herman Melville ne semble s’intéresser qu’aux captures, il ne dit mot sur les harponneurs, ni sur les cétacés restés en liberté. Ces deux catégories possèdent une caractéristique commune : elles forment une équipe structurée, d’un côté comme de l’autre. Nos harponneurs, nous les connaissons; ils s’attribuent généralement d’autres qualifications. Sont-ils pleinement conscients de leur qualité de harponneur ou n’ont-ils conscience que du rôle qui leur est dévolu sur le terrain de jeu, gros spermatozoïdes emportés dans la mêlée ? Les niveaux de pénétration divergent sans doute selon les individus. Quant aux cétacés, probablement faut-il les comparer à n’importe quel troupeau, fort par sa cohésion, sa hiérarchie, son poids et ses lois, ensemble formidable qui consacre son énergie tout entière à sa multiplication, à son alimentation et à sa défense. Si Melville s’intéresse tant aux captures, êtres isolés battant le flanc des baleiniers ou perdus en mer, n’est-ce pas par identification ? Ne tire-t-on pas plus volontiers sur les individus périphériques, isolés, qualifiés de “faibles” (par les harponneurs, bien entendu, qui ne peuvent imaginer aucun autre rapport que celui de la “force”)? Melville se sentait-il inéluctablement, dans son isolement d’écrivain, la proie des puissances qui l’entouraient, en venait-il à douter, du haut de sa tour d’ivoire, de la capacité de n’appartenir à aucune coterie, de se maintenir dans son intégralité égoïste, de ne subir aucun ascendant, aucune tyrannie, réduisant le destin des isolés aux alternatives de capturé ou de prochaine capture, la seule variation résidant en la couleur du fanion qui leur sera planté dans le derme ? Vision somme toute fort pessimiste, mais le pessimisme n’est-il pas associé au réalisme ? Ne nous apparentons-nous pas souvent à ces “fauves las” en proie à l’indécision ou à l’engagement mitigé (sinon naïf ou considéré comme tel) face aux choix qui nous sont imposés ? N’est-il pas préférable, dès lors, de se placer de l’autre côté du harpon, celui du manipulateur plutôt que celui de la cible ? Mais cette option existe-t-elle véritablement ou faut-il la ranger au registre des illusions de l’esprit, l’éthologie et l’hémologie nous faisant la démonstration de la part purement hormonale de ce type de comportement ? Je ne voudrais pas terminer en queue de poisson, mais enfin, on l’aura deviné, la proposition de M. Melville ne m’enthousiasme pas à l’excès.

    31-05-2007 à 1:16 pm. Permalink.

  2. Marie a répondu :

    Il faut lire tout Moby-Dick. Les harponneurs y ont une très large place. L’extrait cité ici est sans doute obscur pour celui qui n’a pas embarqué avec le capitaine Achab!

    31-05-2007 à 3:10 pm. Permalink.

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