Mazarine Pingeot et les faits divers
Le dernier livre de Mazarine Pingeot intitulé “Le cimetière des poupées” à paraître en août 2007 chez Julliard (http://www.julliard.fr/extrait.asp?code=978-2-260-01730-1) s’inspire manifestement d’un fait divers, l’affaire Courjault, cette femme qui a visiblement accouché à l’insu de tout le monde et probablement tué deux de ses nouveaux nés. Une affaire particulièrement marquante pour toute femme qui sait ce que porter un enfant signifie, ce qu’accoucher veut dire et qui connaît aussi la dépendance totale de son nourrisson. Ce qui est très frappant dans ce drame, c’est la solitude absolue de cette mère contrainte d’agir de la sorte pour diverses raisons que j’ignore, peut-être pour parce qu’elle aimait la grossesse mais pas les enfants, peut-être pour garder son mari, peut-être au contraire parce qu’elle ne l’aimait plus, mais ne pouvait en supporter l’idée, on ignore ses motivations, elle les ignore probablement elle aussi. Une vie construite pour plaire aux autres, s’intégrer socialement, être exemplaire. N’est-ce pas le lot de beaucoup de femmes encore aujourd’hui? Je défends l’écrivain Mazarine Pingeot qui s’est emparée de cette histoire pour la digérer, la comprendre, la transcender, bref se l’approprier, pour en faire autre chose, un roman. Je ne connais pas son livre, mais seulement l’extrait qui en est donné par son éditeur, j’aime l’histoire des bottes. L’auteur fait allusion au congélateur une seule fois apparemment, ce n’est pas elle qui nomme la victime actuellement en prison et dans l’attente de son procès. Le rapport direct est établi par le service de presse et/ou la presse qui se régale de ce genre d’informations et ne se soucie guère des souffrances engendrées par ces révélations. Il faut vendre avant tout. Le travail de l’écrivain est autre. Il ne cherche pas à blesser et même s’il n’épargne personne, il vit l’histoire qu’il s’approprie, il est hanté par elle, elle devient son histoire. Il y laisse aussi une partie de lui même, ainsi Truman Capote pour De sang froid, tellement impliqué dans cet horrible crime jusqu’à assister à l’exécution des condamnés. Il a été définitivement cassé par ce livre qui pourtant est une grande réussite. Mais avait-il le droit d’étaler ainsi la vie des victimes et pire, celle des criminels? Vivre par procuration, se nourrir de la souffrance des autres parce qu’elle fait écho à la vôtre. Comme Marguerite Duras qui s’était mêlée de l’affaire Grégory et s’était permise de juger Christine Villemin sur sa figure, là, elle était allée trop loin! Je crois qu’il y a des limites qu’on ne doit pas dépasser. Se servir de sa notoriété pour juger, influencer l’opinion publique. Mais ici, ce n’est pas le cas, il s’agit bien d’une fiction, ainsi dans Terrasse (Seuil, 2006), je me suis inspirée d’un fait divers réel, l’enfant noyé dans une poubelle. C’est une histoire vraie, parfaitement sordide, qui est passée plutôt inaperçue et qui pour moi était suffisamment importante pour donner naissance à un roman. Tout est parti de cette histoire pour parler de la mort, de l’impossibilité du deuil, de la difficulté d’être parent, de la responsabilité d’être parent. Les lecteurs m’ont souvent reproché avec agressivité le sujet de mon roman comme si j’avais inventé moi-même la mort! Je ne savais pas quoi répondre car je n’avais pas envie de parler de ma vie, je pensais qu’ils comprendraient que la douleur était mienne. J’avais aussi envie de dire que je n’étais pas certaine d’avoir choisi mon sujet en toute liberté, je crois plutôt qu’il s’est imposé à moi comme une nécessité au risque de passer pour une illuminée. J’ai été choquée aussi de la réaction des lecteurs car mon livre est sorti en même temps que les Bienveillantes de Jonathan Littell qui a connu un succès immédiat et immense alors qu’il n’épargne pas les morts, les victimes, des gens qui ont existé vraiment, il ne s’est pas soucié de les décrire dans les situations les plus ignobles qui soient. A-t-il été attaqué par les familles des victimes? Des pétitions ont-elles circulé? A croire qu’il faut beaucoup de cadavres dans un livre pour que personne ne réagisse, c’est peut-être une question de quantité?
Un commentaire
- Les Tourments d’Achab - La mort de l’enfant, thème littéraire? a répondu :
[…] Encore une fois comme dans mon billet sur Mazarine Pingeot, je revendique le droit à la fiction, le droit de parler de tout. Georges Bataille évoqué ci-dessous est un grand exemple de l’écriture libre, transgressive. Il ne faut pas tuer pour parler de meurtre, tout le monde sait cela et comme Gilles Deleuze, le disait, il n’est pas nécessaire de prendre de la drogue pour en parler. Alors, cette querelle d’écrivaine dont le Monde fait écho, de celle qui a perdu un enfant et pas l’autre, est bien pathétique et mauvaise pour la littérature en général. Il faudra probablement un jugement de Salomon. […]
24-08-2007 à 12:10 pm. Permalink.