Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar
Un article publié dans Libération hier, lundi 13 août, dans les pages Rebonds, a retenu mon attention. Il est signé par Véronique TADJO, romancière qu’il m’a été donné de rencontrer il y a plusieurs années déjà à Naïrobi. Cette jeune femme m’avait impressionnée par la vivacité de sa conversation, à l’époque je n’écrivais pas encore et elle était un beau modèle.
Ne nous laissons pas distraire par les caprices de la première dame de France et encore moins par les commentaires sur le style vestimentaire du président dans nos grands journaux. Ne nous laissons pas endormir par le rythme ralenti des vacances, car l’heure est grave.
Je vous encourage à juger par vous même et prendre un peu de temps pour lire l’allocution de Nicolas Sarkozy à l’université de Dakar.
J’ai honte pour la France. Mais la France s’en fout, c’est terrible, je préfère les bouffonneries de Monsieur Leterme qui pense que La Marseillaise est l’hymne national de son, de mon, royaume.
Je vous livre un extrait pour vous donner l’eau à la bouche, j’ai choisi à dessein un passage où il est question d’art puisque c’est cela qui nous occupe :
(…) « L’art moderne doit presque tout à l’Afrique. L’influence de l’Afrique a contribué à changer non seulement l’idée de la beauté, non seulement le sens du rythme, de la musique, de la danse, mais même dit Senghor, la manière de marcher ou de rire du monde du XXe siècle » (…)
Je m’arrête là, mais le paragraphe suivant est encore pire — Ya bon Banania ! — il y est question de l’âme africaine, en toute simplicité !
On est en plein paternalisme triomphant, je me demande comment c’est possible aujourd’hui de composer un texte avec de tels clichés. Affligeant, il manque peut-être aussi quelques remarques sur la femme africaine qui bouge bien quand elle fait l’amour, sur la forêt vierge, sur l’Africain qui ne souffre pas comme nous, qui est heureux avec trois fois rien ? Un vrai enfant, mais ça le Président l’a dit !
Je me souviens d’une exposition passionnante qui s’appelait « Le Noir du Blanc » dans laquelle on voyait notamment les publicités pour Benetton « United Colors » qui étaient soi-disant faites pour encourager l’amitié entre les peuples, les couleurs et les gens, mais qui en réalité étaient encore le reflet de cette vision stéréotypée du noir joyeux et sympa. Toujours le même malentendu.
Pour prolonger la réflexion je vous renvoie aux derniers billets du Blog d’Alain Mabanckou. Notamment à l’analyse du discours par Achille Mbembe.
2 commentaires
- Koyokos a répondu :
Un discours n’est jamais innocent, surtout quand il vient du somment de l’État. Il éclaire la pensée de celui qui le fait, et donne la position du pays ou du moins du gouvernement en place.
Ce n’est pas la première fois que le Président Sarkozy (il faut s’habituer à écrire ces mots) expose sa vision du monde, de l’autre, de l’homme en général. Comme nous sommes entrés dans l’ère décomplexée, il n’y a aucun sujet qu’on ne peut aborder, il n’y a pas de tabous, comme aiment à le répéter autant le Chef que ses disciples zélés. Et donc, après l’inné et l’acquis (se rappeler l’entretien de Michel Onfray avec le candidat Sarkozy), non loin de l’antienne sur le refus de la repentance qui serait une forme de haine de soi, le Président fait, lors d’un voyage éclair à Dakar, un discours dont les racines puisent allègrement dans les clichés et les idées véhiculés depuis le 19e siècle triomphant.
Et tout y passe, l’Afrique mystérieuse, tellement mystérieuse, la colonisation qui n’est pas responsable des problèmes d’aujourd’hui, l’art qui doit tout à l’Afrique, le rythme et la joie de vivre, l’Africain qui vit en symbiose depuis des millénaires avec la nature, l’Africain perdu dans un ordre immuable et qui ne peut pas se projeter dans l’aventure humaine, l’Africain enfant qui doit maintenant penser à grandir, le métissage par “la civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation” qui a finalement ouvert l’Africain à l’universel, les mythes dans lesquels l’Africain vit et qui étouffent tout progrès, etc.
Je comprends l’émoi des auditeurs et commentateurs africains, qui d’ailleurs sont les seuls pratiquement à s’être indignés. Peu d’échos en France ou ailleurs (le discours était en français), de toute façon l’Afrique n’intéresse (presque) personne.
14-08-2007 à 8:20 pm. Permalink.
- Les Tourments d’Achab - Alain Mabanckou cède la parole à Dany Laferrière a répondu :
[…] Dans un article intitulé Autopsie d’un discours Dany LAFERRIERE, auteur notamment d’un livre indispensable qui s’intitule Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, revient sur le discours de Dakkar déjà évoqué ici et prononcé par notre président. Entendu ce matin l’auteur de ce discours, la plume, Henri Guaino, invité de Nicolas Demorand sur France Inter. Totalement affligeant car cet homme, conseiller spécial du président, n’a aucune conscience de véhiculer des idées, des valeurs coloniales, post-coloniales. Bonne foi et franchise, il est particulièrement fier de ce qu’il dit! C’est affligeant et inquiétant, car je me demande comment on en arrive-là, à savoir, l’histoire récente s’apprend-elle dans les écoles et sous quelle forme? Par quels biais les idées sur l’Afrique de Monsieur Guaino sont-elles véhiculées? […]
27-09-2007 à 5:56 pm. Permalink.