Pour le cosmopolitisme
Ce matin sur France-Culture, la chronique d’Olivier Duhamel (disponible une semaine en stream ou en podcast) remet en perspective certaines déclarations tonitruantes du candidat de l’UMP. Duhamel évoque le cas de trois jeunes personnes qui, entrées en France dans leur enfance comme immigrées en ne parlant pas le français, portent aujourd’hui au plus haut la langue qu’ils ont apprise pendant leur scolarité.
Demander à connaître la langue française, dans le cadre du regroupement familial, avant de rejoindre la France semble une fois de plus procéder d’une posture électoraliste, faite de clins d’oeil à la frange extrême, comme le fait cette proposition de créer un ministère de l’immigration et de l’identité nationale.
La décision pour la majorité de l’humanité de quitter son pays, sa famille, sa langue, n’est généralement pas le fait d’un choix, comme celui que nous avons, nous, en Europe occidentale, de partir quand bon nous semble et de nous installer ailleurs. La plupart des immigrés qui débarquaient à Ellis Island ne savaient probablement pas un mot d’anglais à leur arrivée. Cela ne les a pas empêchés de s’établir, de prospérer et de participer à l’aventure américaine. Et notamment par l’intermédiaire de leurs enfants. Parce que c’est bien à travers les enfants qui apprendront, tels des éponges, le français que la jonction entre leurs parents déracinés et la République se fera. Education, accueil et ouverture aux autres feront rayonner d’autant plus la langue française.
Résolument, nous devons nous placer dans une ambition cosmopolite et laïque, sans réserve.
Vienne n’a jamais été aussi éclatante quand au tournant du 20e siècle, venus de toutes les régions de l’empire austro-hongrois, les langues et les cultures se croisaient, s’entretenaient mutuellement dans un dialogue fervent et favorisaient l’éclosion des idées et de la culture, dans un cosmopolitisme laïque et éclairé. La passion et le repli nationalistes, quand ils ont repris le dessus et chassé le cosmopolite ont aussi précipité la fin de l’empire. Les exemples historiques abondent, il n’y a que le brassage qui fait avancer.
Cosmopolites de tous les pays, réveillez-vous !
La course à l’Elysée
2or3things vient de mettre en ligne un site (www.elysee2007endirect.com) qui propose de suivre l’actualité sur les candidats en temps réel.
Le site utilise Blastfeed pour filtrer des sources RSS venant de blogs et de sites de news (francophones et étrangers) en fonction des divers candidats. Blastfeed pousse ensuite les flux de résultats catégorisés sur la plate-forme de Blog (ici, WordPress) qui les met en page. Tout est automatique, ce que nous aimons particulièrement.
2or3things veut montrer la facilité avec laquelle on peut configurer une application pour publier les résultats des filtrages Blastfeed, donc des flux de données.
N’hésitez pas à vous rendre sur le site pour suivre votre candidat préféré, jusqu’au deuxième tour.
Juste une bagatelle
Ce matin, Jean-Marie Le Pen a déclaré que le 11 septembre 2001 n’était qu’un “incident”. Le choix des mots n’est pas innocent. Un quotidien belge de langue flamande (De Standaard) a fait un papier sur cet saillie de la manière suivante, assez cocasse pour un francophone (pour les bilingues, suivre le lien):
Jean-Marie Le Pen bagatelliseert 9/11
21 février - De Standaard Online: Nieuws - Buitenland
Quand on pense à Céline et à sa part d’ombre, voir le mot “bagatelle” associé à Le Pen, ça fait frémir.
Yves Klein, le bleu, le rose et l’or
La sainte Trinité de Klein, les trois couleurs qui constituent son programme et qu’il a utilisées dans toute son oeuvre.
Une trajectoire fulgurante et cohérente qui s’est déployée dans la matière, dans les éléments, l’eau, le feu, la terre, l’air. Trajectoire arrêtée trop tôt en plein vol (le saut de l’ange dans le vide ?) par une crise cardiaque, alors que la synthèse déjà s’opérait dans ses recherches et ses actions artistiques. Prémonition ? La synthèse que l’on voit sur une oeuvre tardive, pierre tombale d’or, un (faux) bouquet de roses et une éponge bleue IKB.
Les séances d’anthropométrie, avec leur cérémonial légèrement burlesque (le public attentif et sagement assis, les musiciens lorgnant franchement le corps dénudé et enduit de bleu des mannequins se trémoussant dans la peinture et aplatissant leurs formes certaines sur la toile virginale, l’artiste tel un démiurge les sculptant dans l’espace). L’érotisme est là, violent, sensuel.
Cependant on est stupéfait par la beauté même du résultat, des toiles, des couleurs, des grands aplats de bleu ou de rose, des assemblages de feuilles d’or, des toiles brûlées qui reprennent la sainte Trinité (à la base de la flamme de gaz, le bleu, qui se déploie en rose profond dans son coeur pour se diluer dans l’air en or) et aux empreintes-estampes des corps, traces éternelles des peaux et de la matière sur une toile. On hésite même à appeler ces oeuvres-là toiles, tant la présence-absence des corps les rend vivantes, respirant encore au même rythme que l’imprégnation de la peinture par l’effet du frottage et du massage de ces corps sur elles.
Yves Klein tel un Rimbaud s’est imprégné du monde qui l’entoure pour en sublimer la vie. C’est une oeuvre d’une grande force vitale, qui n’a pas pu être menée sans conséquence fatale pour l’artiste. Il devait le savoir, lui qui s’est jeté à corps perdu dans l’action.
Quelques jours encore au Centre Pompidou pour les retardataires.
Bartok, le Château de Barbe-Bleue
Première à l’Opéra de Paris - Garnier hier soir du Château de Barbe-Bleue (A Kékszakallu herceg vara) de Bartok, avec en prélude Journal d’un disparu, le cycle de 22 chants de Janacek. Mise en scène par le collectif catalan Fura dels Baus et dirigé par Gustav Kuhn.
Il est difficile de retranscrire l’émotion qui saisit le spectateur tout au long de l’opéra de Bartok parfaitement mis en scène par la Fura, et soutenu par la belle voix de Willard White, tout en finesse et retenue, profonde et calme, partageant la tension dans laquelle le personnage se trouve, entre l’amour à Judith et le terrible secret qu’il porte. Béatrice Uria-Monzon, Judith, est belle, incarne la fraicheur et l’innocence, dans sa robe blanche, transfigurée par son amour à Barbe-Bleue, mais aussi travaillée par une inquiétante étrangeté qui la mène à une fin qu’elle sent inéluctable. Les portes s’ouvrent les unes après les autres. La dernière est-elle l’interdit ultime, auquel Judith ne peut accéder qu’après s’être donnée à son mari et consentir au sacrifice. Sexe et mort, sang et innocence, Bartok et Bela Balazs, le librettiste, ont transcendé le conte de Perrault pour lui en retirer ses aspects moraux et rendre la noirceur des tourments qui agitent Barbe-Bleue. La musique est somptueuse, purement sensuelle, sans hystérie aucune, ni effet déplacé. Les voix se mêlent avec les belles nappes des cordes, les hautbois et les clarinettes scandent par moments l’action, qui prend alors un aspect presque de rituel. On ressort bouleversé par ce moment intense de musique et de chant, superbement soutenu par la vision imagée et poétique de la Fura. L’expérience en direct de l’opéra prend tout son sens dans ce spectacle, l’émotion est clairement véhiculée par la présence dans un même lieu de tous les intervenants. C’est un opéra sensuel et physique.
Le cycle de Janacek donne à entendre une musique subtile, se dépliant bien au fil des chants et d’une action poétique qui laisse à l’imagination suffisamment d’espace pour flotter. En revanche, la mise en scène ici n’a servi ni la musique ni les chanteurs, malheureusement.
Hommage aux Justes, Agnès Varda au Panthéon
La France rend honneur aux Justes, ces hommes et ces femmes qui au péril de leur vie ont décidé d’aider les Juifs persécutés par les nazis.
Associée à cet hommage, Agnès Varda (Cléo de 5 à 7, les Glaneurs et tant d’autres films) présente au Panthéon une installation composée de deux films de 10 minutes sur 4 écrans, projetés tous les quarts d’heures, et de 300 photographies. L’entrée sera libre et gratuite de 10h à 18h vendredi 19, samedi 20 et dimanche 21 janvier prochains.
Mise à jour:
L’installation d’Agnès Varda sera visible un jour de plus, lundi 22. Au centre du Panthéon, là où le pendule de Foucault oscillait il y a encore peu, des photos posées comme des livres ouverts, debout. Les visages des Justes honorés par la Nation vous font face, dans leur simplicité. On tourne autour, en procession. Derrière, l’image d’un bel arbre, robuste, noueux, bien campé sur le sol. La nature et la vie même. Sur quatre pans de mur, aux points cardinaux, deux films sont projetés, chaque mur et celui qui lui est opposé se répondant. Les images sont belles, attentives au détail d’une porte de ferme, d’un paysage aperçu. Des acteurs dans le mouvement des gestes de ceux qui ont sauvé des enfants, des femmes et des hommes. Leurs visages se fondent dans les portraits des Justes. Sans spectacle déplacé, avec quelques images qui touchent, qui montrent le calme de la campagne, la violence du moment, l’absurdité et la démence de cette traque aux Juifs, dans la grandeur écrasante, mais intime, du lieu, Agnès Varda nous submerge d’émotion. Il faut lutter sans fin contre le retour de la bêtise, du zèle, du racisme et de l’antisémitisme.
Une mine de savoir
L’Ecole normale supérieure propose un site de diffusion des savoirs qui donne accès à un nombre impressionnant de conférences, séminaires et cours. Toutes ces ressources sont disponibles en audio et vidéo, en stream ou en téléchargement.
Il y a des conférences dans tous les domaines, de la littérature à la philosophie, à la musique et au cinéma, de la sociologie à l’histoire des sciences, des mathématiques à la physique et la biologie, etc.
Par exemple, le colloque “La pensée de Pierre Boulez à travers ses écrits” est disponible en totalité. Ou un exposé de Eric Brian sur le hasard en sociologie avec comme exemple la problématique du sex ratio. Impossible de lister toutes les ressources que l’on peut trouver sur le site, à chacun de choisir.
Nous voyons encore là un exemple de l’utilisation du Web pour diffuser des savoirs de haute valeur, ciblés, pour certains très pointus, accessibles à large échelle, donc susceptibles de toucher ceux que ça intéresse. Une autre validation de la “Long Tail” ?
Vous pouvez souscrire au flux RSS de ce site pour vous informer des nouveautés. Vous pouvez aussi utiliser Blastfeed pour agréger et filtrer les nouveautés venant de sites comme celui de Normale sup ou du Collège de France ou d’autres…
Wozu Beckett ? Essentiel.
C’est le premier mot de la question que posait Hölderlin, Wozu Dichter in dürftiger Zeit, ou à quoi bon des poètes en un temps de manque.
Cette question a été posée en 1977 à plusieurs écrivains par J.-C. Bailly et P.-A. Baatsch. Les réponses ont été compilées dans un ouvrage collectif édité par le Soleil Noir.
La réponse de Beckett est à son image, lapidaire: “Cher Monsieur, Wozu? Je n’en ai pas la moindre idée. Pardonnez-moi. Cordialement à vous.” Beckett à la question “Pourquoi écrivez-vous ?” répondit “Bon qu’à ça.” Beckett essentiel, qui nous rappelle sans cesse à notre finitude et qui a extrait des mots leur véritable substance.
Merci à Remue.net, un fabuleux site sur la littérature.
Coïncidences ou plutôt réceptivité aiguisée
Un petit livre m’a accroché le regard, à l’instar du sujet qu’il traite, la reconnaissance et le regard. Max Milner, Rembrandt à Emmaüs, paru cette année chez José Corti: cet éditeur précieux sait attirer l’oeil. La couverture reprend une reproduction d’un tableau de Rembrandt exposé au Musée Jacquemart-André à Paris. Le tableau a été peint en 1628 par le jeune Rembrandt, il est le premier d’une série de toiles, d’esquisses ou d’eaux-fortes que le peintre a consacrés tout au long de sa vie au thème des Pèlerins à Emmaüs. Ce thème est important dans la peinture et dans la symbolique chrétienne parce qu’il parle de la reconnaissance (établir le lien avec) qui ne se fait pas de prime abord (le Christ chemine après la résurrection avec les deux pèlerins qui ne le reconnaissent pas) et du regard. Petit à petit la lumière fait jour, le regard des pèlerins s’ouvre, la reconnaissance arrive avec la stupeur et l’adoration, pendant que Jésus disparaît. Comment faire pour rendre ce double mouvement, reconnaissance et révélation, en peinture. La mise en scène du premier tableau de 1628 est saisissante parce que assez éloignée des canons, qu’on retrouvera plus tard dans deux autres peintures de Rembrandt (une d’entre elles est peut-être de son atelier) qu’on peut voir au Louvre (1648 et 1660). Voir aussi le tableau du Véronèse sur le même thème dans le même musée.
Je parle de coïncidences parce qu’en allant voir les tableaux au Louvre, je suis tombé dans une salle sur le film de Samuel Beckett, Film, 1966 rarement projeté. Film suit un homme de dos, qui se retrouve dans une pièce délabrée; il ferme les rideaux déchiré pour ne pas être vu, il recouvre d’un drap le miroir, l’aquarium et la cage d’oiseaux, pour éviter le regard, le sien et celui des animaux. Soudain la caméra se plante devant lui, assoupi. Il se voit ou il voit, il porte un regard sur lui-même ou sur un autre (la caméra). Il s’évanouit de stupeur. La problématique du regard analysée par le livre de Milner à travers la peinture de Rembrandt et de la parabole des Pèlerins d’Emmaüs, aperçue dans un film rare à côté des tableaux, dans un musée qui place le regard au centre de son expérience, réceptivité aiguisée ou coïncidences ?
Photogramme tiré de Film par hidden side sur Flickr.
Route One / USA par Robert Kramer
Robert Kramer est un cinéaste engagé américain dont le travail, très personnel, ne se situe ni du côté d’Hollywood ni du côté expérimental. Il qualifie lui-même son travail d’oeuvre en devenir - “one ’story’ in a continual process of becoming”. Dans les années 80, il s’est installé à Paris. Il est mort soudainement en 1999 à l’âge de soixante ans.
Route One / USA est un documentaire qui mêle une certaine fiction à la réalité. Le film est un montage de séquences prises dans plus de 65 heures de tournage. La Route One est une de ces routes mythiques des Etats-Unis, celle qui longe la côte Est des Etats-Unis du Maine à Key West. Le cinéatse suit un homme, un médecin (”Doc”),qui revient dans son pays après avoir passé des années en Afrique. Doc décide de suivre la route afin de se reconnecter, de sentir son pays à travers les paysages et les gens. Désabusé, mélancolique, il retrouve ici et là certaines de ses connaissances ou des lieux qu’il a fréquentés, jeune. Il n’y a pas d’explications réelles ou didactiques, pas de temporalité (les images peuvent donner une indication de la saison), pas de conclusion. Le travail est en marche, work in progress. Doc est un personnage attachant, profond, à l’écoute des personnes qu’il rencontre, quelle que soit leur condition, l’alter-égo de Kramer, tel qu’il le dit lui-même. A ma surprise, Doc est un personnage de fiction complet. L’acteur, Paul mcIsaac est remarquable de sobriété.
Robert Kramer, à découvrir ou redécouvrir, loin des sentiers battus. Voir le site windwalk.net à son propos.