Antoine Compagnon au Collège de France
Antoine Compagnon a donné sa leçon inaugurale hier soir au Collège de France dans le cadre de la Chaire de littérature française moderne et contemporaine. Il va entamer son cours dès mardi prochain le 5 décembre à 16h30 dont le thème sera “Proust, mémoire de la littérature”. Pour rappel, les cours de Collège de France sont libres d’accès.
George Benjamin et le joueur de flûte de Hamelin, “Into the little hill”
Un opéra de chambre pour une contralto, une soprano et petit ensemble (Ensemble Modern sous la direction de Franck Ollu, excellent de rigueur) a été donné hier soir à l’Opéra Bastille. George Benjamin est le compositeur et Martin Crimp, dramaturge, l’auteur du livret ou plutôt d’un Text for music.
Le sujet est tiré de la légende du joueur de flûte de Hamelin, en Allemagne. Le joueur accepte d’aider le village à se débarrasser de rats qui l’envahissent en échange d’une récompense. Il joue de la flûte et les rats, hypnotisés, le suivent pour se jeter à l’eau et se noyer. Le joueur réclame alors sa récompense qui lui est refusée. Il attire alors par sa musique les enfants des citoyens de Hamelin dans une grotte de la colline qui se referme à jamais sur eux. Musique, enchantement, déni de promesse, étranger.
Dans le livret de l’opéra, c’est la foule qui demande au ministre de se débarrasser des rats s’il veut être réélu. L’étranger, un homme au visage lisse, sans yeux, sans bouche, sans oreilles, propose son aide en échange d’argent, que le ministre promet sur la tête de sa fille. Le village libéré des rats, le ministre est réinvesti. L’étranger vient demander son dû mais est éconduit par le ministre. L’étranger fait entendre à nouveau sa musique, les enfants disparaissent sous terre, vers une lumière aveuglante. Thème politique avec le refus d’honorer ses promesses, en s’appuyant sur une vision court-terme. Quelque part nous nous retrouvons dans un thème proche aussi du poème terrifiant de Goethe, le Roi des Aulnes (Erlkönig) où l’enfant sent un danger que son père ne comprend pas. Ces thèmes résonnent étrangement dans le contexte politique actuel.
UbuWeb, un trésor de films, de sons et de textes d’avant-garde
Le Web devient une base de données. Les coûts de stockage et de diffusion sont de moins en moins importants et l’accès au réseau est fourni au plus grand nombre. Au-delà des sites à grande consommation, il existe dorénavant des endroits qui se concentrent sur des thématiques plus confidentielles ou pointues. Le web redonne à nouveau accès à ces thématiques. De quoi parle-t-on par exemple ? D’un site comme UbuWeb.
Ce site est un cas d’étude pour une extension de ce que Chris Anderson a décrit avec sa théorie de la “Long Tail” (la trainée longue). En quelques mots, UbuWeb propose du contenu rare, difficilement trouvable dans les circuits traditionnels. Ce contenu n’intéresse pas le marché de masse. UbuWeb s’adresse donc à un marché niche, mais veut être le plus exhaustif possible. Cette exhaustivité fait qu’UbuWeb peut intéresser malgré tout un ensemble important de personnes, dispersées sur la planète, sur des sous-thèmes précis. Et seul le web peut favoriser cette rencontre.
UbuWeb est une véritable mine pour qui est intéressé par ce qu’on a appelé l’avant-garde artistique et littéraire. UbuWeb collecte des films, des vidéos, des textes, des enregistrements et les propose en ligne. UbuWeb est géré par une association sans but lucratif de droit américain.
Il est impossible de recenser toute la matière qu’UbuWeb propose tant elle est riche. Cela va de films d’artistes ou de réalisateurs (Vertov, Genet, Beckett, Calder, Beuys, Bunuel, Varèse, Clair, Epstein, etc.) aux enregistrements d’entretiens d’écrivains, de poètes ou de pièces de théâtre (Aragon, Barthes, Kerouac, Jackson McLow,…) aux textes rares.
Une nouvelle inédite de Marie Ferran, L’ordinateur
Marie Ferran vient de publier un premier roman aux Editions du Seuil dont le titre est Terrasse, qu’on peut par exemple trouver sur Amazon.fr ici. Nous conseillons vivement la lecture de ce roman. Le héros, un homme, la quarantaine, cherche à combler le vide laissé par un drame familial. Il part, fait des rencontres, s’immerge dans de nouvelles activités sans trouver forcément une issue. Il porte les angoisses, le désarroi et les questions de sa génération. Le roman est aussi un voyage dans les paysages et les villes de notre époque.
Aujourd’hui Marie Ferran nous fait le plaisir de proposer une courte nouvelle inédite appelée L’ordinateur. La voici.
L’ordinateur
Cela faisait une semaine qu’il était enterré. Je me retrouvais seule dans l’appartement. Les enfants étaient partis chez des amis, ils s’étaient montrés très pressés de partir. Je ne cessais de pleurer. Les anxiolytiques n’arrivaient pas à m’anesthésier.
Vivre sans lui. Lui, qui s’occupait de tout. Les moindres détails de la vie pratique, tout était organisé, même les derniers jours que je venais de vivre, le déroulement des funérailles. Il avait choisi son cercueil, le type de cérémonie, et préparé la liste des invités. Tout était payé d’avance, je n’avais dû me soucier de rien. J’avais vécu ces derniers jours dans la brume, toute à ma douleur, spectatrice impuissante de sa mort. La succession était établie. Nous nous retrouvions tous les trois avec de l’argent et plusieurs propriétés. La même personne continuerait à gérer notre fortune.
Cela faisait vingt ans que je partageais sa vie, que je dormais dans ses bras, dans ses draps, que toutes les journées étaient organisées en fonction de son emploi du temps réglé comme une montre suisse. Il avait souvent besoin d’être seul. Moi, j’aurais pu passer toutes les secondes du jour et de la nuit en sa compagnie. Lui partait régulièrement à la campagne, pour faire de longues marches solitaires ou encore bricoler, réparer quelque chose dans la maison. Il s’isolait pour lire. Quand il était à côté de moi, je ne pouvais m’empêcher de lui parler, oubliant qu’il était occupé. À la maison, il s’enfermait tous les jours dans son bureau, pour diriger ses affaires, s’occuper de l’administration, passer des appels téléphoniques et relever son courrier électronique. C’est là aussi qu’il aimait à fumer le cigare. Les enfants ne pénétraient jamais dans cette pièce, et moi non plus. Seule, la femme de ménage pouvait y entrer une fois par semaine à l’heure du déjeuner.
Messiaen, Ferneyhough, Debussy, Varèse à Pleyel 18 novembre 2006
La pièce de Debussy jouée à Pleyel aujourd’hui est une orchestration réalisée par Hans Zender de cinq préludes tirés du cycle des préludes pour piano. Le travail de Zender amène plusieurs réflexions sur justement la transcription ou l’arrangement, le travail sur un matériau fini, qui n’est plus en devenir. D’abord, Debussy a écrit son cycle des préludes pour piano seul. Même s’il envisageait de prendre ce matériau pour écrire des pièces de plus grande envergure (des préludes à …), il n’a pas laissé d’esquisses ou de traces de ce travail en devenir. Debussy reconnaissait aussi le caractère intimiste des préludes qui, pour certains d’entre eux, ne devraient être joués qu’ “entre quatre yeux” (Wolfgang Fink). Zender se risque à orchestrer ce qui constitue déjà à mon sens un tout auto-suffisant. Il ne se permet aucune modification formelle à la partition originale et travaille uniquement sur la couleur donnée par un ensemble instrumental plus vaste. Résultat: au-delà d’un exercice probablement bien mené, académique, Zender n’apporte rien de plus que ce que déjà à lui seul un prélude joué au piano peut donner, suggérer et amener à rêver. Je dirais même qu’il retire la dimension clairement poétique et parfaite de la composition originale. Son travail n’est pas celui, fascinant et réussi, que Luciano Bério a fait en s’emparant de morceaux inachevés pour y incruster et marier ses propres compositions (Rendering par exemple sur Schubert).
Il ne s’apparente pas non plus à l’oeuvre en développement permanent (”work in progress”) qui est la marque de Pierre Boulez par exemple. Mais il est vrai que les compositeurs ont transcrits de tout temps des oeuvres de leurs prédecesseurs. Cependant leur but ultime, souvent conscient, parfois inconscient, était d’en faire finalement presque une de leurs compositions propres tant le résultat s’apparentait plus à leur style qu’à celui du compositeur de départ. C’est ce que Zender n’a pas réussi. On pourrait étendre ces remarques à d’autres domaines dans l’art, mais la réflexion nous mènerait trop loin pour un simple billet ici. Pour prolonger, lire Peter Szendy qui développe les thèmes de l’arrangement et de la traduction dans Ecoute. Une histoire de nos oreilles. Ed. de Minuit, 2001. Chapitre Ecrire ses écoutes: arrangement, traduction, critique.
Steve Reich & Musicians, Cité de la Musique 14 novembre 2006
Steve Reich était hier au soir à la Cité de la Musique pour un concert avec son ensemble. C’est toujours impressionnant de voir et d’écouter cet ensemble qui allie la maîtrise technique et musicale avec une évidente joie de jouer. Un programme en deux temps : une création française, Daniel Variations, en hommage à Daniel Pearl, et Music for 18 musicians, une pièce composée entre 1974 et 1976. Salle pleine.
Daniel Variations tient ses promesses jusqu’à mi-parcours; la combinaison classique des voix, d’une trame rythmique solide et percussive et d’un quatuor à cordes donne toute son ampleur à l’émotion suscitée par la tragédie de Pearl. On ressent un certain relâchement dans la seconde moitié de l’oeuvre, notamment dans la moindre richesse des variations et rythmiques et mélodiques.
Le morceau joué après l’entracte, Music for 18 musicians, montre à quel point Reich maîtrise le rythme et que même si le morceau a été créé il y a trente ans, il est en plein dans notre modernité. Savante combinaison de thèmes se déployant et s’enrichissant sans cesse suivant des schémas bien réglés. Nappes de percussions (marimbas, vibraphones, xylophones, pianos, maracas) soutenues par deux clarinettes basses ou en si bemol agrémentées d’un violon et d’un violoncelle qui jouent alternativement des lignes mélodiques courtes en croissance ou un soubassement sonore répondant en écho aux percussions. Ce morceau est empreint d’énergie, d’optimisme et de sonorités qui touchent le corps physiquement. Mais ce n’est pas que la partition qui dégage ces qualités, c’est aussi cet ensemble de musiciens qui ont non seulement montré leur talent mais ont surtout transmis leur énergie et leur passion au public enthousiaste.
Je vous enjoins d’écouter le mouvement d’introduction sur le site de Reich ici (www.stevereich.com).
Antonio Tabucchi et l’engagement de soi
Le Monde des livres du 9 novembre 2006 reprend un entretien avec Antonio Tabucchi et la critique de son dernier livre.
Tabucchi écrit : “Je parle car je suis. Quand ma gorge sera pleine de terre, je cesserai de parler. Alors, le silence sera. Une éternité de silence m’attend. Mais avant que ce silence éternel n’arrive, je veux me servir de ma voix. De ma parole.”
Cette parole est celle que chacun peut prendre, selon ses moyens, ses envies, ses références et ses convictions. L’important est de ne pas se taire devant l’inacceptable tant privé que public.
Au pas de l’oie. Chroniques de nos temps obscurs. Ed. du Seuil 2006.