Pierre Michon, rare, trop rare
Un livre qui reprend des entretiens que Pierre Michon a donnés dans les vingt dernières années va paraître chez Albin Michel.
Pierre Michon, un de ces écrivains rares, dont la phrase est cristalline, ciselée dans la matière brute et pensée de bout en bout. Sans ornements. Chaque mot compte. Il n’est pas le seul écrivain à qui on pourrait appliquer ce que je viens de dire. Mais c’est bien là le travail de l’orfèvre. Le résultat donne le sens et construit le style. Se rappeler par exemple que Boulez n’interprète pas les partitions qu’il dirige, il en est un passeur rigoureux, attentif et juste. La partition contient tout, en elle-même, pas besoin d’y rajouter sa touche, son pathos, son émotion, toutes choses qui font le délice de l’art bourgeois, comme aurait dit un brillant sémiologue mort tragiquement.
Il y a une certaine mode actuellement dans l’édition de publier des compilations de textes déjà parus ou d’entretiens. Histoire d’occuper le terrain. Toutes ces publications n’ont malheureusement la même valeur. Il reste, dans le cas qui nous occupe, que la présence littéraire de Michon est trop rare pour s’en priver. Michon avertit qu’il s’est autorisé à retravailler des retranscriptions d’entretiens oraux. On peut espérer que les reprises deviennent finalement des nouveaux textes.
Il ajoute, et son propos résonne avec le titre de ce blog et son objectif, : “Et puis, relisant ces propos, je me dis qu’à défaut de la vérité introuvable, on y trouve enlacés les souvenirs et les lectures qui m’ont constitué : le panthéon aztèque et la chasse à Dieu dans Moby Dick, “le petit roman de trente pages” de Lautréamont et le rasoir d’un théologien anglais, une écoute enfantine de Salammbô qui est ma scène primitive, des lieux et des noms. Melville et Faulkner, Beckett, y voyagent parmi des toponymes limousins. Mes morts bavards, Flaubert, Rimbaud et Villon, Giono et Borgès, Hugo, y fréquentent des prolétaires morts sans discours.”
Robert Goffin, poète, essayiste 1898-1984
Quand j’étais enfant, il y avait un homme très âgé qui venait déjeuner à la maison épisodiquement, nous le craignions un peu, car nous étions peu habitués à la vieillesse et il avait un physique imposant, il était grand, il avait un regard perçant, une grande bouche violette, des taches brunes sur la peau et il respirait bruyamment. Il souffrait de la goutte. Je ne savais ce que c’était, mais cela semblait sérieux. Il avait coutume de diluer dans son verre d’eau pendant le repas une poudre brune peu appétissante, geste qui contribuait à nous intriguer davantage.
Cet homme était un poète, il avait beaucoup voyagé et côtoyé notamment les grands du jazz. Il fut en effet un des premiers à écrire sur cette musique (Jazz-Band, préface de Jules Romains, poèmes, Ed. des Écrits du Nord,1922), Aux Frontières du Jazz (Prose, préface de Pierre Mac Orlan, Paris, Le Sagittaire, 1932.). Nous attendions silencieusement le moment où il allait nous raconter un de ses voyages. Il était passionnant, il avait toujours un nouvel épisode à raconter, je me souviens surtout de ses voyages en Inde. Il parlait des gens qui mourraient dans la rue, des vaches sacrées, des bûchers, des nourritures exotiques, des paysages. Pour des enfants de la campagne protégés de la misère, il nous ouvrait avec passion au monde, à un monde vaste et étrange, différent. J’ai eu de la chance de connaître quelqu’un comme cela, quelqu’un qui regardait le monde avec les yeux ouverts et sans préjugé. Il était gourmand et gourmet, ma mère est très bonne cuisinière, c’est une belle femme aussi avec du caractère et de la conversation, il avait toutes les raisons de la fréquenter et nous les enfants, nous nous enrichissions de ces conversations. Je pense à lui aujourd’hui, car il était peut-être venu déjeuner un jour d’été pluvieux comme celui-ci.
Mazarine Pingeot et les faits divers
Le dernier livre de Mazarine Pingeot intitulé “Le cimetière des poupées” à paraître en août 2007 chez Julliard (http://www.julliard.fr/extrait.asp?code=978-2-260-01730-1) s’inspire manifestement d’un fait divers, l’affaire Courjault, cette femme qui a visiblement accouché à l’insu de tout le monde et probablement tué deux de ses nouveaux nés. Une affaire particulièrement marquante pour toute femme qui sait ce que porter un enfant signifie, ce qu’accoucher veut dire et qui connaît aussi la dépendance totale de son nourrisson. Ce qui est très frappant dans ce drame, c’est la solitude absolue de cette mère contrainte d’agir de la sorte pour diverses raisons que j’ignore, peut-être pour parce qu’elle aimait la grossesse mais pas les enfants, peut-être pour garder son mari, peut-être au contraire parce qu’elle ne l’aimait plus, mais ne pouvait en supporter l’idée, on ignore ses motivations, elle les ignore probablement elle aussi. Une vie construite pour plaire aux autres, s’intégrer socialement, être exemplaire. N’est-ce pas le lot de beaucoup de femmes encore aujourd’hui? Je défends l’écrivain Mazarine Pingeot qui s’est emparée de cette histoire pour la digérer, la comprendre, la transcender, bref se l’approprier, pour en faire autre chose, un roman. Je ne connais pas son livre, mais seulement l’extrait qui en est donné par son éditeur, j’aime l’histoire des bottes. L’auteur fait allusion au congélateur une seule fois apparemment, ce n’est pas elle qui nomme la victime actuellement en prison et dans l’attente de son procès. Le rapport direct est établi par le service de presse et/ou la presse qui se régale de ce genre d’informations et ne se soucie guère des souffrances engendrées par ces révélations. Il faut vendre avant tout. Le travail de l’écrivain est autre. Il ne cherche pas à blesser et même s’il n’épargne personne, il vit l’histoire qu’il s’approprie, il est hanté par elle, elle devient son histoire. Il y laisse aussi une partie de lui même, ainsi Truman Capote pour De sang froid, tellement impliqué dans cet horrible crime jusqu’à assister à l’exécution des condamnés. Il a été définitivement cassé par ce livre qui pourtant est une grande réussite. Mais avait-il le droit d’étaler ainsi la vie des victimes et pire, celle des criminels? Vivre par procuration, se nourrir de la souffrance des autres parce qu’elle fait écho à la vôtre. Comme Marguerite Duras qui s’était mêlée de l’affaire Grégory et s’était permise de juger Christine Villemin sur sa figure, là, elle était allée trop loin! Je crois qu’il y a des limites qu’on ne doit pas dépasser. Se servir de sa notoriété pour juger, influencer l’opinion publique. Mais ici, ce n’est pas le cas, il s’agit bien d’une fiction, ainsi dans Terrasse (Seuil, 2006), je me suis inspirée d’un fait divers réel, l’enfant noyé dans une poubelle. C’est une histoire vraie, parfaitement sordide, qui est passée plutôt inaperçue et qui pour moi était suffisamment importante pour donner naissance à un roman. Tout est parti de cette histoire pour parler de la mort, de l’impossibilité du deuil, de la difficulté d’être parent, de la responsabilité d’être parent. Les lecteurs m’ont souvent reproché avec agressivité le sujet de mon roman comme si j’avais inventé moi-même la mort! Je ne savais pas quoi répondre car je n’avais pas envie de parler de ma vie, je pensais qu’ils comprendraient que la douleur était mienne. J’avais aussi envie de dire que je n’étais pas certaine d’avoir choisi mon sujet en toute liberté, je crois plutôt qu’il s’est imposé à moi comme une nécessité au risque de passer pour une illuminée. J’ai été choquée aussi de la réaction des lecteurs car mon livre est sorti en même temps que les Bienveillantes de Jonathan Littell qui a connu un succès immédiat et immense alors qu’il n’épargne pas les morts, les victimes, des gens qui ont existé vraiment, il ne s’est pas soucié de les décrire dans les situations les plus ignobles qui soient. A-t-il été attaqué par les familles des victimes? Des pétitions ont-elles circulé? A croire qu’il faut beaucoup de cadavres dans un livre pour que personne ne réagisse, c’est peut-être une question de quantité?
Istanbul de Orhan PAMUK
J’attendais avec gourmandise la parution française du livre d’Orhan Pamuk sur sa ville, Istanbul.
L’édition française est publiée par Gallimard et s’intitule Istanbul. Souvenirs d’une ville, traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse (Gallimard, 2007).
J’ai feuilleté ce livre avec émotion, attendant avec impatience de terminer l’ouvrage que je lisais alors. Les photographies en noir et blanc me rendaient le livre encore plus précieux, beaucoup sont des clichés d’Ara Güler, photographe reconnu dans le monde entier. Je les trouvais bien sombres, mais je me disais que c’était peut-être comme cela avec des clichés anciens, jusqu’à ce qu’un ami américain me fasse cadeau de son exemplaire et que je découvre un tout autre livre, des clichés d’une grande visibilité, beaucoup plus lumineux, avec une infinie gamme de gris. Je fais référence à l’édition Vintage, Istanbul. Memories and the City, traduit du turc par Maureen Freely, Vintage Books, NY, 2006.
L’édition turque date de 2003, je ne l’ai pas eue entre les mains. Après examen, j’ai découvert que non seulement dans l’édition française, les clichés étaient anormalement sombres, effet augmenté par le couleur crème du papier, mais encore que ces mêmes photos étaient mises en page différemment et parfois agrandies ou réduites et qu’il en résultait parfois une difficulté de lecture parce que le texte ne se trouvait pas en regard de l’image dont il était question.
J’ai alors comparé la langue. Il est possible que le turc se traduise plus facilement en anglais qu’en français, mais alors page 32 pourquoi la petite souris de Walt Disney s’appelle-t-elle Miki? D’accord, les trois traducteurs ne connaissent pas Mickey, cela prouve que nous avons affaire à de vrais intellectuels, c’est rassurant, mais pourquoi à la page 35, je trouve cette phrase: “Jusqu’à mes quarante-cinq ans, dans ce suave intervalle entre sommeil et veille, j’ai toujours occis quelques personnes car que je savais que ces pensées me feraient du bien“.
“car que”?
En anglais (p. 21) cela donne: “Until the age of forty-five, it was my habit, whenever I was drifting in that sweet cloud between sleep and wakefulness, to cheer myself by imagining I was killing people”.
Un peu plus loin je trouve une autre phrase qui me laisse perplexe, il est question d’Antoine-Ignace Melling (p. 84) : ” d’origine italienne, c’est un Allemand de sang français”. L’anglais (p. 63) me semble plus simple, moins tarabiscoté : “a German of French and Italian ancestry”. J’arrête ici la comparaison textuelle en précisant encore que l’édition française est dotée de quelques notes, mais hélas est privée d’index, très utile pour revenir à certains quartiers et à certains monuments. L’index donne une autre dimension à l’ouvrage et permet de l’utiliser aussi comme un guide ou un outil de préparation à un voyage, à une rêverie.
Le livre, je le lirai en anglais, mais je plains les lecteurs français qui ne connaîtront que cette grossière version d’un livre en apparence remarquable. Un Prix Nobel massacré chez un grand éditeur!
Prix Montalembert
Le prix Montalembert du premier roman de femme 2007 a été décerné à Emily TANIMURA pour La tentation de l’après (Gallimard). Le jury présidé cette année par Irène FRAIN avait sélectionné douze romans et en avait retenu trois; Stéphanie POLAK pour Route Royale (Stock) et moi-même pour Terrasse (Seuil). Merci aux organisateurs Dominique Simon de l’unité de recherche Ecritures de la modernité (CNRS/Sorbonne Nouvelle), à Fabrice Bonardi cofondateur du concours George Sand des nouvelles de femmes et à Myriam Kournaf directeur de l’hôtel Montalembert.
Pour le communiqué de presse :
Prix Montalembert 21 juin 2007
Hippopotames
Dans mon prochain roman, un long passage est consacré aux hippopotames du fleuve Zambèze, c’est pour cela que le documentaire (Bataille sur le grand fleuve) de Jean Rouch évoqué ci-dessous, en plus de sa qualité, m’a laissé une vive impression.
Une visite récente au Zoo de Vincennes m’a donné l’occasion d’observer à loisir deux individus de cette espèce, deux, je devrais dire l’un deux, car la femelle était immergée sous le mâle et se contentait de sortir la tête de temps à autre pour respirer bruyamment. J’ai donc eu la chance d’assister à un accouplement d’hippopotames à quelques mètres de moi seulement sans craindre pour mes jours. J’ai filmé la scène, mais malheureusement le film s’est détruit lors du téléchargement sur l’ordinateur. Il me reste quelques photographies et le souvenir des commentaires des visiteurs très surpris de découvrir ce qu’ils étaient en train d’observer en toute innocence.
Carole Martinez
Le prix Emmanuel-Roblès a été attribué à Carole Martinez pour Coeur Cousu, chez Gallimard. Toutes mes félicitations à Carole. Le débat fut des plus sympathiques. Je remercie les organisateurs de Blois et tous les lecteurs pour ces rencontres.
Poissons amarrés et poissons perdus
“Les droits de l’homme et les libertés du monde sont-ils autre chose que des poissons perdus? Et les idées et les opinions des hommes? Et, en eux, le principe de la croyance religieuse? Et les pensées des grands esprits sont-elles autre chose que poisson perdu pour les rhéteurs, maîtres de la contrebande verbale? Notre globe terrestre n’est-il pas lui-même un poisson perdu? Et toi, lecteur, qu’es-tu donc, sinon tout ensemble un poisson amarré et un poisson perdu?”
Extrait de Moby-Dick, d’Herman MELVILLE, traduction de Philippe JAWORSKI, Gallimard, La Pléiade, 2006, p. 438 (chap. LXXXIX, Poissons amarrés et poissons perdus)
Dans ce chapitre 89, Melville explique quelques lois et règlements en vigueur dans la pêche baleinière. En effet, une baleine peut avoir été touchée par un navire puis s’être échappée et finalement être capturée par un autre équipage. La carcasse peut aussi avoir été arrachée du flanc du navire à la suite d’un violent orage, elle peut avoir coulé et être remontée à la surface loin de l’équipage qui l’avait capturée. Il est donc d’usage de marquer la bête d’un pavillon. Tout le chapitre est consacré à la discussion de la loi, à savoir:
1. Un poisson amarré appartient à celui qui l’a amarré
2. Un poisson perdu appartient au premier qui l’attrape.
De ce problème concret et technique illustré par un exemple de jugement, Melville tire la conclusion générale citée plus haut qui clot ainsi le chapitre.
Fast-fish and Loose-Fish:
“What are the Rights of Man and the Liberties of the World but Loose-Fish? What all men’s minds and opinions but Loose-Fish? What is the principle of religious belief in them but a Loose-Fish? What to the ostentatious smuggling verbalists are the thoughts of thinkers but Loose-Fish? What is the great globe itself but a Loose-Fish? And what are you, reader, but a Loose-Fish and a Fast-Fish, too?”
W.W. Norton & Co, New-York, Londres, 2002, p. 310.
Regis Jauffret, microvidéos
Régis Jauffret vient de recevoir un prix littéraire, celui de France Culture/Télérama, pour son dernier livre, Microfictions, paru chez Gallimard. Jauffret était aujourd’hui dans l’émission de Ali Badou sur les Matins de france Culture. J’aime d’ailleurs que les radios invitent les écrivains.
Jauffret manie l’ironie et le grinçant dans son oeuvre, jusqu’à donner au lecteur un étrange mélange de de malaise, d’irritation et de fascination. Il poursuit son oeuvre depuis longtemps avec obstination et détermination. Microfictions, des petites tranches de vie sur une page, ordonnées alphabétiquement. Petit aparté, par rapport à cette forme de roman, il semble que les écrivains sud-américains en soient friands. On peut penser aux Centuries de Manganelli, ou aux Crimes Exemplaires de Max Aub. La palme de la concision revient à Augusto Monterroso, avec sa nanofiction vertigineuse, le Dinosaure: “Quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là.”
Régis Jauffret propose un autre travail au plus près du réel avec les microvidéos réalisées par lui, postées sur son site. En fait il prolonge son livre. Il interviewe des écrivains, des gens en bas de chez lui, des déclassés. Comme il le dit lui-même, les questions qu’il pose n’ont pas d’intérêt (une question peut contenir la réponse qu’elle attend), ce qu’il veut c’est que la personne en face de lui parle.
Wozu Beckett ? Essentiel.
C’est le premier mot de la question que posait Hölderlin, Wozu Dichter in dürftiger Zeit, ou à quoi bon des poètes en un temps de manque.
Cette question a été posée en 1977 à plusieurs écrivains par J.-C. Bailly et P.-A. Baatsch. Les réponses ont été compilées dans un ouvrage collectif édité par le Soleil Noir.
La réponse de Beckett est à son image, lapidaire: “Cher Monsieur, Wozu? Je n’en ai pas la moindre idée. Pardonnez-moi. Cordialement à vous.” Beckett à la question “Pourquoi écrivez-vous ?” répondit “Bon qu’à ça.” Beckett essentiel, qui nous rappelle sans cesse à notre finitude et qui a extrait des mots leur véritable substance.
Merci à Remue.net, un fabuleux site sur la littérature.