Coïncidences ou plutôt réceptivité aiguisée
Un petit livre m’a accroché le regard, à l’instar du sujet qu’il traite, la reconnaissance et le regard. Max Milner, Rembrandt à Emmaüs, paru cette année chez José Corti: cet éditeur précieux sait attirer l’oeil. La couverture reprend une reproduction d’un tableau de Rembrandt exposé au Musée Jacquemart-André à Paris. Le tableau a été peint en 1628 par le jeune Rembrandt, il est le premier d’une série de toiles, d’esquisses ou d’eaux-fortes que le peintre a consacrés tout au long de sa vie au thème des Pèlerins à Emmaüs. Ce thème est important dans la peinture et dans la symbolique chrétienne parce qu’il parle de la reconnaissance (établir le lien avec) qui ne se fait pas de prime abord (le Christ chemine après la résurrection avec les deux pèlerins qui ne le reconnaissent pas) et du regard. Petit à petit la lumière fait jour, le regard des pèlerins s’ouvre, la reconnaissance arrive avec la stupeur et l’adoration, pendant que Jésus disparaît. Comment faire pour rendre ce double mouvement, reconnaissance et révélation, en peinture. La mise en scène du premier tableau de 1628 est saisissante parce que assez éloignée des canons, qu’on retrouvera plus tard dans deux autres peintures de Rembrandt (une d’entre elles est peut-être de son atelier) qu’on peut voir au Louvre (1648 et 1660). Voir aussi le tableau du Véronèse sur le même thème dans le même musée.
Je parle de coïncidences parce qu’en allant voir les tableaux au Louvre, je suis tombé dans une salle sur le film de Samuel Beckett, Film, 1966 rarement projeté. Film suit un homme de dos, qui se retrouve dans une pièce délabrée; il ferme les rideaux déchiré pour ne pas être vu, il recouvre d’un drap le miroir, l’aquarium et la cage d’oiseaux, pour éviter le regard, le sien et celui des animaux. Soudain la caméra se plante devant lui, assoupi. Il se voit ou il voit, il porte un regard sur lui-même ou sur un autre (la caméra). Il s’évanouit de stupeur. La problématique du regard analysée par le livre de Milner à travers la peinture de Rembrandt et de la parabole des Pèlerins d’Emmaüs, aperçue dans un film rare à côté des tableaux, dans un musée qui place le regard au centre de son expérience, réceptivité aiguisée ou coïncidences ?
Photogramme tiré de Film par hidden side sur Flickr.
Antoine Compagnon au Collège de France
Antoine Compagnon a donné sa leçon inaugurale hier soir au Collège de France dans le cadre de la Chaire de littérature française moderne et contemporaine. Il va entamer son cours dès mardi prochain le 5 décembre à 16h30 dont le thème sera “Proust, mémoire de la littérature”. Pour rappel, les cours de Collège de France sont libres d’accès.
George Benjamin et le joueur de flûte de Hamelin, “Into the little hill”
Un opéra de chambre pour une contralto, une soprano et petit ensemble (Ensemble Modern sous la direction de Franck Ollu, excellent de rigueur) a été donné hier soir à l’Opéra Bastille. George Benjamin est le compositeur et Martin Crimp, dramaturge, l’auteur du livret ou plutôt d’un Text for music.
Le sujet est tiré de la légende du joueur de flûte de Hamelin, en Allemagne. Le joueur accepte d’aider le village à se débarrasser de rats qui l’envahissent en échange d’une récompense. Il joue de la flûte et les rats, hypnotisés, le suivent pour se jeter à l’eau et se noyer. Le joueur réclame alors sa récompense qui lui est refusée. Il attire alors par sa musique les enfants des citoyens de Hamelin dans une grotte de la colline qui se referme à jamais sur eux. Musique, enchantement, déni de promesse, étranger.
Dans le livret de l’opéra, c’est la foule qui demande au ministre de se débarrasser des rats s’il veut être réélu. L’étranger, un homme au visage lisse, sans yeux, sans bouche, sans oreilles, propose son aide en échange d’argent, que le ministre promet sur la tête de sa fille. Le village libéré des rats, le ministre est réinvesti. L’étranger vient demander son dû mais est éconduit par le ministre. L’étranger fait entendre à nouveau sa musique, les enfants disparaissent sous terre, vers une lumière aveuglante. Thème politique avec le refus d’honorer ses promesses, en s’appuyant sur une vision court-terme. Quelque part nous nous retrouvons dans un thème proche aussi du poème terrifiant de Goethe, le Roi des Aulnes (Erlkönig) où l’enfant sent un danger que son père ne comprend pas. Ces thèmes résonnent étrangement dans le contexte politique actuel.
UbuWeb, un trésor de films, de sons et de textes d’avant-garde
Le Web devient une base de données. Les coûts de stockage et de diffusion sont de moins en moins importants et l’accès au réseau est fourni au plus grand nombre. Au-delà des sites à grande consommation, il existe dorénavant des endroits qui se concentrent sur des thématiques plus confidentielles ou pointues. Le web redonne à nouveau accès à ces thématiques. De quoi parle-t-on par exemple ? D’un site comme UbuWeb.
Ce site est un cas d’étude pour une extension de ce que Chris Anderson a décrit avec sa théorie de la “Long Tail” (la trainée longue). En quelques mots, UbuWeb propose du contenu rare, difficilement trouvable dans les circuits traditionnels. Ce contenu n’intéresse pas le marché de masse. UbuWeb s’adresse donc à un marché niche, mais veut être le plus exhaustif possible. Cette exhaustivité fait qu’UbuWeb peut intéresser malgré tout un ensemble important de personnes, dispersées sur la planète, sur des sous-thèmes précis. Et seul le web peut favoriser cette rencontre.
UbuWeb est une véritable mine pour qui est intéressé par ce qu’on a appelé l’avant-garde artistique et littéraire. UbuWeb collecte des films, des vidéos, des textes, des enregistrements et les propose en ligne. UbuWeb est géré par une association sans but lucratif de droit américain.
Il est impossible de recenser toute la matière qu’UbuWeb propose tant elle est riche. Cela va de films d’artistes ou de réalisateurs (Vertov, Genet, Beckett, Calder, Beuys, Bunuel, Varèse, Clair, Epstein, etc.) aux enregistrements d’entretiens d’écrivains, de poètes ou de pièces de théâtre (Aragon, Barthes, Kerouac, Jackson McLow,…) aux textes rares.
Une nouvelle inédite de Marie Ferran, L’ordinateur
Marie Ferran vient de publier un premier roman aux Editions du Seuil dont le titre est Terrasse, qu’on peut par exemple trouver sur Amazon.fr ici. Nous conseillons vivement la lecture de ce roman. Le héros, un homme, la quarantaine, cherche à combler le vide laissé par un drame familial. Il part, fait des rencontres, s’immerge dans de nouvelles activités sans trouver forcément une issue. Il porte les angoisses, le désarroi et les questions de sa génération. Le roman est aussi un voyage dans les paysages et les villes de notre époque.
Aujourd’hui Marie Ferran nous fait le plaisir de proposer une courte nouvelle inédite appelée L’ordinateur. La voici.
L’ordinateur
Cela faisait une semaine qu’il était enterré. Je me retrouvais seule dans l’appartement. Les enfants étaient partis chez des amis, ils s’étaient montrés très pressés de partir. Je ne cessais de pleurer. Les anxiolytiques n’arrivaient pas à m’anesthésier.
Vivre sans lui. Lui, qui s’occupait de tout. Les moindres détails de la vie pratique, tout était organisé, même les derniers jours que je venais de vivre, le déroulement des funérailles. Il avait choisi son cercueil, le type de cérémonie, et préparé la liste des invités. Tout était payé d’avance, je n’avais dû me soucier de rien. J’avais vécu ces derniers jours dans la brume, toute à ma douleur, spectatrice impuissante de sa mort. La succession était établie. Nous nous retrouvions tous les trois avec de l’argent et plusieurs propriétés. La même personne continuerait à gérer notre fortune.
Cela faisait vingt ans que je partageais sa vie, que je dormais dans ses bras, dans ses draps, que toutes les journées étaient organisées en fonction de son emploi du temps réglé comme une montre suisse. Il avait souvent besoin d’être seul. Moi, j’aurais pu passer toutes les secondes du jour et de la nuit en sa compagnie. Lui partait régulièrement à la campagne, pour faire de longues marches solitaires ou encore bricoler, réparer quelque chose dans la maison. Il s’isolait pour lire. Quand il était à côté de moi, je ne pouvais m’empêcher de lui parler, oubliant qu’il était occupé. À la maison, il s’enfermait tous les jours dans son bureau, pour diriger ses affaires, s’occuper de l’administration, passer des appels téléphoniques et relever son courrier électronique. C’est là aussi qu’il aimait à fumer le cigare. Les enfants ne pénétraient jamais dans cette pièce, et moi non plus. Seule, la femme de ménage pouvait y entrer une fois par semaine à l’heure du déjeuner.
Beckett, Quad and numbers
Samuel Beckett wrote plays for the television. One of them called Quad is a very precise choreography for four players. They have to follow strict rules when walking along the sides and the diagonals of a 6-step long square. They never bump into each other, even though their respective movement inevitably intersects at the center of the square. The solution is of course for each player to go round the center veering either left or right opposite to its counterpart.
Beckett has often had his characters engulf in mathematical games, repeat and loop sequences of numbers, probablitities, where sometimes solution comes to a deadlock situation. Quad is a wonderful example of how to saturate a limited, lighted space with precise movements climaxing when all parties are involved and then fading slowly away.
Watch an excerpt of this play at http://www.medienkunstnetz.de/works/quadrat/video/1/.
Thanks to remue.net for pointing it out (remue.net, an initiative that shows how contemporary, relevant and alive literature still is).
Antonio Tabucchi et l’engagement de soi
Le Monde des livres du 9 novembre 2006 reprend un entretien avec Antonio Tabucchi et la critique de son dernier livre.
Tabucchi écrit : “Je parle car je suis. Quand ma gorge sera pleine de terre, je cesserai de parler. Alors, le silence sera. Une éternité de silence m’attend. Mais avant que ce silence éternel n’arrive, je veux me servir de ma voix. De ma parole.”
Cette parole est celle que chacun peut prendre, selon ses moyens, ses envies, ses références et ses convictions. L’important est de ne pas se taire devant l’inacceptable tant privé que public.
Au pas de l’oie. Chroniques de nos temps obscurs. Ed. du Seuil 2006.